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La découverte d'Internet se traduit par une professionnalisation des acteurs

Emeric Magny est formateur Internet à l'Ecole supérieure des jeunes dirigeants du bâtiment (ESJDB). Ses élèves sont de jeunes ou futurs dirigeants du bâtiment qui viennent suivre une formation suite à une transmission familiale ou en vue de reprendre ou créer une entreprise. La formation s'inscrit dans un cursus de 18 mois en alternance.

publié le 16/02/2005

CyberBTP : Comment vos élèves abordent-ils cette formation?

Emeric Magny : L'évolution depuis cinq ans est très importante. A l'époque, le scepticisme prédominait ; mes élèves me disaient "travailler dans la vraie vie" (rires). Certes, l'actualité semblait alors leur donner raison puisque c'était au moment de l'éclatement de la bulle Internet. Alors qu'aujourd'hui, je n'ai pas vu arriver un élève complètement 'vierge' d'Internet depuis plus d'un an. Il y a douze promotions d'une vingtaine d'élèves et pas un cette année n'avait jamais touché à Internet avant de venir, il s'agit donc d'une pratique qui se banalise. La formation en est transformée. Il y a cinq ans, il me fallait illustrer les usages ; aujourd'hui les témoins sont parmi les élèves.

Quelles sont les attentes de ces dirigeants d'entreprises vis-à-vis d'Internet?

Il reste encore un fond de scepticisme ; les élèves se demandent de "quoi on va bien pouvoir leur parler". En réalité, ils ont pourtant des attentes assez précises. La messagerie en premier lieu, surtout depuis que le haut débit s'est généralisé dans toute la France. "Comment trier et organiser le courrier? Envoyer une pièce jointe? Organiser les archives?", sont par exemple autant de questions fondamentales. Le deuxième thème exprimé concerne la recherche d'informations. En effet, avec Internet, on part chercher une information et, deux heures plus tard, on en a trouvé une quantité. Le transfert de fichiers avec les bureaux d'études et les architectes fait également partie de leurs préoccupations car ils perçoivent que le transfert FTP est une solution qui va leur simplifier la vie. C'est d'ailleurs avec cet aspect, qu'en général ils ne connaissent pas, que je commence mes formations. Ils s'aperçoivent alors que ce n'est pas beaucoup plus compliqué qu'un email et qu'il s'agit d'une application concrète. Cela permet de démystifier Internet et de les mettre en confiance. Surtout, "le monde s'ouvre" ainsi au travers d'une représentation simple et concrète d'un usage. Enfin la création d'un site est un sujet qui les intéresse particulièrement. A ce sujet, nombreux sont ceux qui ont vécu une mauvaise expérience, avec la création de site, par de grandes enseignes connues, chers, mal conçus et peu efficaces. Du coup, beaucoup de jeunes entrepreneurs expriment de la méfiance à ce sujet.

Justement, quelles sont leurs réticences au moment d'aborder ce nouvel outil?

A ma grande surprise, les réticences ont énormément diminué depuis un an. L'achat en ligne par exemple n'est plus tabou et le fantasme lié à la crainte de l'espionnage industriel a presque totalement disparu. La peur du réseau s'estompe. Un peu trop d'ailleurs car j'ai toujours le même nombre d'élèves – c'est une constante depuis cinq ans - qui n'ont toujours pas d'anti-virus sur leur ordinateur. De fait, l'aspect sécurité lié à Internet est l'un des plus mal compris. Quand il s'agit d'une assez grande entreprise, le réseau est généralement bien installé et le système verrouillé. Mais ceux qui débutent seuls ou presque ne perçoivent pas toujours qu'ils prennent le risque un jour de tout perdre.

Quelles sont les grandes phases de la formation ?

Nous commençons donc par la messagerie et la recherche. Je prends le temps de bien traiter l'aspect recherche car, quand ils ont déjà une expérience d'Internet, mes élèves (à l’ESJDB comme ailleurs) pensent le maîtriser alors qu'en réalité ils ont pris des habitudes de surfeur. En fait, faire une recherche professionnelle fructueuse sur Internet est difficile. Aussi j'ai mis au point un test dans lequel les débutants, qui n'ont pas ces mauvaises habitudes, se révèlent le plus souvent meilleurs que les autres. A l'issue de ce test, je sais que j'ai l'écoute de ceux qui étaient persuadés de savoir effectuer une recherche (rires). De fait, la syntaxe de recherche et la pertinence des mots-clefs s'appliquent dans un domaine sur lequel il y a une grande marge de progrès.

Puis nous abordons les aspects liés à la sécurité et à la sauvegarde ; c'est d'ailleurs une partie importante de la formation. Puis nous arrivons à la découverte des pratiques : formalités administratives, gestion des chantiers en ligne, l'abonnement à différentes sources d'information. Je commence à recevoir des élèves qui ont d'eux-mêmes déjà mis en place des pratiques de veille : veille technologique mais aussi veille concurrentielle. Face à la diversité des expériences, je constitue le plus souvent des groupes de niveau, auxquels je propose des supports qui leurs permettent, quel que soit le niveau, d'avancer de façon autonome.

Souvent, en fonction de leur formation – métreur, fonction administrative ou de chantier, etc. – les élèves maîtrisent déjà quelques logiciels de gestion. Ils sont donc ouverts aux aspects pratiques d'Internet, surtout en ce qui concerne les contraintes administratives (rires). Ils reçoivent même une formation très complète sur l'utilisation des bases de données. En tout état de cause, quand ils sortent de l'école, ils savent faire un bilan, un budget prévisionnel, gérer la gestion de chantier. Des progrès remarquables si l'on considère que, il y a trois ans à peine, je devais expliquer parfois à un tiers de mes élèves comment trouver certaines touches sur le clavier. Ils sont par ailleurs très intéressés ou préoccupés, c'est selon, par la valeur juridique des emails.

Dans quelle mesure la découverte et/ou la pratique d'Internet influe-t-elle sur la pratique de leur métier?

La pratique d'Internet induit une évolution notable dans le sens où les acteurs de la construction sont en train de passer d'une culture orale à une culture de l'écrit. A ce titre l'orthographe, un problème pour tous les Français en général, est quelque chose de profondément handicapant, non seulement dans le cadre du courrier professionnel mais aussi, surtout, quand on décide d'ouvrir un site. Je leur montre les outils existants dont ils disposent, il s'agit là effectivement d'un aspect qu'ils doivent intégré et dont ils doivent mesurer l'importance.

Au final, ils repartent, pour la plupart, avec des projets assez raisonnables en fonction de leur niveau. Quand ils sont débutants, le projet est essentiellement de se lancer dans la messagerie. Quand ils ne sont plus débutants, ils se dirigent vers la création de site. S'ils ont déjà un site, ils engagent alors une véritable réflexion concernant l'usage, le pourquoi et le comment de ce site. On peut regretter que l'attente qu'ils expriment d'un site Internet, une préoccupation quasi monolithique, se résume à "mieux vendre" et communiquer "pour se faire connaître". Ils ne pensent pas au recrutement par exemple. J'insiste pourtant à ce sujet, connaissant les problèmes de recrutement du secteur, sur le fait que les jeunes et les chômeurs savent mieux que quiconque mener leur recherche d'emploi sur Internet. Pour l'heure, le site reste encore l'héritier de la plaquette en terme de fonction.

Je note cependant une évolution. Mes élèves sont en effet de plus en plus réceptifs et ouverts à la notion de 'service client' ou 'espace client'. Certains passent même à l'acte. Je pense à cet ancien élève qui fait désormais tous les jours des photos de ses chantiers et les envoie le soir à ses clients. Le devis en ligne reste en revanche réservé à une toute petite élite car cela demeure encore une démarche compliquée.

En fait, la crainte de l'espionnage a été remplacée par une crainte 'concurrentielle', sur les prix ou les prestations par exemple. Je m'attache à leur montrer qu'il leur faut désormais être plus transparents, expliquer comment leurs prix sont obtenus. C'est un enjeu intéressant mais très difficile à mettre en oeuvre. J'ai d'ailleurs des résultats à ce sujet proches de zéro (rires). Par exemple, je me souviens de ce décorateur d'intérieur qui ne voulait pas montrer son travail sur son site pour ne pas se faire "pomper ses idées". "Si Marie-Claire Décoration te contacte, tu les envoies balader pour cette raison?", lui ai-je demandé. La réponse est "non" bien sûr. Mais cela démontre la persistance d'une crainte qui ne correspond à aucune logique. On peut le déplorer mais cette crainte existe. Une grosse partie de mon travail reste donc de démystifier les jeux de concurrence. Je leur montre par exemple les sites de réseaux de quartier ; ses utilisateurs n'hésitent pas à comparer les performances du plombier ou du boulanger du coin. La transparence n'est donc pas un choix mais bien une nouvelle donne sur laquelle convergent encore toutes les réticences.

Au final, la découverte d'Internet se traduit par une professionnalisation des acteurs, dont l'origine – je pense aux repreneurs – est aujourd'hui de plus en plus variée. Nous nous dirigeons me semble-t-il vers des carrières choisies et non plus héritées. Du coup, la spécificité du bâtiment est en train de se fondre dans des méthodes générales. A ce titre, l'usage d'Internet oblige les entrepreneurs du bâtiment à réfléchir sur leur métier, à s'interroger sur l'importance de l'image. Il suffit pour s’en convaincre de leur montrer quelques sites particulièrement mal faits et d’écouter leurs réactions. Ces sites véhiculent l'image d'une entreprise qui travaille mal, même si ce n'est pas le cas. L'évolution notable – en terme d'image, de culture de l'écrit, de service au client – semble effectivement indiquer une normalisation de la profession en ce domaine.

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